CHILI : DÉFORESTATION D'UNE DES DERNIÈRES FORÊTS PRIMAIRES AU MONDE

Au Chili, l’une des dernières forêts primaires au monde est menacée par la cupidité des compagnies forestières. Le changement climatique, qui accentue l’apparition d’incendies, aggrave la situation. L’habitat naturel des populations indigènes et celle de la faune est gravement menacée, sans que le gouvernement ne prenne des mesures appropriées.

Valdivia, 30 décembre 2022. L’alarme se déclenche sur le téléphone de Paulina. Il est 01h49 du matin. Elle se réveille paniquée. Elle sait qu’un feu de forêt vient d'être déclaré dans la région. L’alerte provient d’ONEMI, une agence gouvernementale chilienne, consacrée à la prévention des catastrophes naturelles. Elle a été mise en place après le séisme de 1960, déjà à Valdivia, le plus grand jamais enregistré. L’ONEMI alerte les Chiliens lorsqu’une situation d’urgence survient par une notification sur leur téléphone. Celle que reçoit Paulina l’informe d’un incendie dans le secteur de Los Guindo, commune de Valdivia.

Cette ville d’environ 140 000 habitants se situe au sud du Chili, à 745 km de Santiago. Connue pour ses richesses naturelles, principalement par ses forêts, la région éponyme est menacée de déforestation. Le site de WWF indique que « sur les 35 millions d’acres de forêts valdiviennes, seules 40% sont encore intactes aujourd’hui. » L’ONG essaie ainsi de développer une sylviculture durable, c’est-à-dire faire en sorte d’exploiter rationnellement des forêts tout en assurant leur conservation et leur régénération.

« L’araucaria araucana », arbre millénaire sacré pour les indigènes, date d’environ 260 millions d’années. Ce conifère, classé au patrimoine national en 1976, peut atteindre 60 mètres de haut et vivre jusqu’à 1300 ans. Arbre plein d’histoire, il existait déjà au temps des dinosaures. On l’a en effet retrouvé fossilisé un peu partout dans le monde, notamment en Afrique, en Inde, en Australie et en Amérique. C’est un vestige de l’ancien supercontinent « Gondwana » , qui s’est fracturé au Jurassique (-160 millions d’années), avant la dérive des continents.

Originaire de la cordillère des Andes, l’araucaria araucana est menacé par la déforestation. Les conséquences ? La disparition d’une des dernières forêts primaires au monde et la transformation de l’habitat naturel de plusieurs espèces animales, tel que le pudu, le plus petit cervidé au monde.

Surnommé « le désespoir des singes » , en raison des écailles fortes et coupantes de son feuillage, il a en effet de quoi décourager un primate. Ses écorces épaisses le protègent des feux de forêts, il est donc primordial pour l’équilibre forestier.

Espèce emblématique du Chili, il est aussi crucial pour la survie alimentaire de la population indigène. L’araucaria araucana produit des graines comestibles appelées pignons, traditionnellement utilisées pour faire de la farine ou des boissons. Réputé pour ses vertus nutritionnelles, il est malheureusement surexploité par les compagnies, car il est très prisé des gastronomes.

L'origine de la déforestation chilienne

« La déforestation n’est pas un phénomène récent. A l’époque moderne, elle s'est divisée en trois périodes : à la fin du XIXe siècle, dans les années 1970 et au début du XXIème siècle » , observe Francisco Tello, chercheur en Sciences forestières à l’Université Australe du Chili. Dans les années 1880, un défrichement s'opère sous l'ère coloniale dans laquelle beaucoup de territoires sont utilisés pour en faire des terres agricoles. Des forêts primaires sont déboisées, ce qui a considérablement dégradé et appauvri les sols, notamment en termes d’érosions.

Mais à partir des années 19un politique de préservation des sols est mise en place. L’objectif est simple : celui de planter des forêts d'arbres exotiques. Initialement, l'intérêt était purement écologique. La seconde période se situe dans les années 1970, quand la culture des plantations de pins et d'eucalyptus a commencé à être plus importante, principalement dans le Centre-Sud du Chili.

L'arrivée d’Augusto Pinochet au pouvoir en 1973, sous la forme d’un coup d'État militaire appuyé par les États-Unis, amène de grands changements structurels. Le Chili devient le laboratoire néoliberal d’une économie de marché. « Toutes les théories de Milton Friedman, de l’école de Chicago, sont entrées dans le marché chilien » souligne Nicolas Maestripieri, enseignant chercheur à l’Université de Toulouse.

Une transformation radicale s’est donc réalisée, en passant du socialisme d’Allende à la dictature militaire et de marché. Nombre de ses opposants, qu’ils soient politiques tels que Salvador Allende, musiciens comme Victor Jara ou poétiques, à l’instar de Pablo Neruda, ont disparu.

300 000 hectares de forêts ont été volés aux indigènes.

Quand Pinochet prend le pouvoir, « une synchronisation se produit entre la stratégie de la préservation des sols et toute la phase d'expérimentation du néolibéralisme au Chili, et plus largement en Amérique du Sud » , avance le chercheur.

En 1974, le décret-loi 701 est instauré par Pinochet et permet aux entreprises forestières l’acquisition de 300 000 hectares de forêts, volés aux indigènes, puisqu’ils avaient obtenu ces terres du gouvernement d’Allende.

Les arbres primaires sont peu à peu remplacés au profit d'espèces plus exotiques, à croissance rapide, tel que l’eucalyptus. Le développement d’exportations de copeaux de bois en est la principale raison.

Pire encore, le décret permet de subventionner ces compagnies jusqu'à 90% de leurs coûts de plantation. « Ils étaient en plus exemptés d'impôts sur les terrains classés à aptitudes forestières » , analyse le chercheur.

C’est le bois de l’eucalyptus qui le rend si prisé des industriels forestiers. D’origine australienne, cette espèce exotique est dotée d’une croissance de deux mètres par an, et peut atteindre 20 mètres de haut en à peine 10 ans. Mais il consomme beaucoup d’eau, ce qui déshydrate et tue toute la flore avoisinante.

Depuis les années 90, la déforestation des forêts primaires et leur remplacement par des espèces exotiques sont interdits. Toutefois, lorsqu’un terrain est touché par un incendie, les entreprises forestières peuvent toujours appliquer cette politique de plantation, afin de reboiser la terre. Reste à savoir si l’incendie est provoqué ou non.. Même si cela est interdit et sévèrement puni, l’idée d’une corruption gouvernementale n’est pas à omettre.

« Les feux de forêts se déclarent beaucoup plus dans les zones de plantations »

20 ans après avoir quitté le Chili, Paulina Gallardo, originaire de Valdivia, raconte que malgré les lois existantes, les plantations d’eucalyptus continuent de croître, au détriment des espèces originelles.

« Quand j’étais jeune, j’avais l’habitude de me promener dans une forêt où l'on pouvait voir des araucarias araucanas » , se souvient-elle. Mais lorsqu’elle y est retournée l’année dernière, c’est avec effroi qu’elle a pu observer leur disparition, au profit d’autres plantations, celle des eucalyptus : « au début, je ne réalisais pas puisque ce n'était pas comme si tout avait été déforesté. C’est quand j’ai commencé à prendre des photos que j’ai observé que les arbres étaient bien plus hauts que dans mes souvenirs et de formes différentes.

J’ai vite compris que l'espèce originelle avait été remplacée. »

« Les feux de forêts se déclarent beaucoup plus dans les zones de

Contrairement aux arbres primitifs de la région, les eucalyptus sont très inflammables. Leurs longues feuilles, leurs écorces fines qui tombent régulièrement et surtout, leur haute contenance en huile, font que cette espèce est surnommée « arbre à essence » en Nouvelle-Galles du Sud.

Les feux de forêt se déclarent donc beaucoup plus fréquemment dans les zones de plantation que dans les espaces naturels. « Ce n’est pas pour rien que les régions du Maule à l'Araucanie, dans la partie centre-sud du pays, soient les plus touchées par les incendies. Près d’un demi-million d'hectares de forêts primaires ont été remplacés par des plantations », affirme le chercheur Francisco Tello.

Entre 1975 et 2000, la superficie des forêts originelles d'araucarias a diminué de 67% selon le ministère de l’Environnement. Cette déforestation d’arbres primaires fragilise l'écosystème chilien, déjà en proie au réchauffement climatique depuis quelques décennies.

L’organisation météorologique mondiale (OMM) affirme qu’une « méga-sécheresse » frappe le pays depuis une décennie, la plus longue recensée au cours du dernier millénaire. Les forêts méditerranéennes de la partie centrale chilienne ont perdu beaucoup de verdure, un phénomène qui semble s’étendre à tout le pays. Or avec l’augmentation des températures, ces conditions favorisent les incendies.

En 2015, plus d’un demi-million d’arbres primaires ont brûlé dans la réserve nationale China Muerta.

Depuis le début de l’année, Los Rios, région où se situent les villes de Valdivia et Corral, a connu plusieurs feux de forêts, déclenchant l'alerte rouge dans le secteur. Les bilans officiels font actuellement état de 24 morts et 2180 blessés. Un nombre qui pourrait s’aggraver si les records de chaleur persistent.

Située au sud du Chili, Los Rios est pourtant connue pour ses climats tempérés, ses forêts primaires, ses pluies régulières. Jusqu’alors épargnée par sa position géographique, la région subit de plus en plus la sécheresse et les canicules, ce qui favorise les feux de forêts, bien plus violents. « On les surnomme maintenant les mégas feux », interpelle Francisco Tello.

Beaucoup plus fréquents depuis ces quinze dernières années, ils ravagent des hectares de forêts originelles. En 2015, plus d’un demi-million d’arbres primaires ont brûlé dans la réserve nationale China Muerta.

« On a toujours entendu que des incendies se produisaient dans le nord du pays, aux alentours de Santiago, Valparaiso ou Vina del mar. Mais ici, c’est extrêmement rare » affirme Francisco Benavides, Chilien de 29 ans habitant à Valdivia.

Depuis le début de l’année, la ville a enregistré des températures record avoisinant les 37 degrés. « C’est un phénomène que l’on observe depuis peu, à peine une décennie. Les étés ont souvent été chauds mais il pleuvait quand même un petit peu. Nous sommes le 21 février et il n’a pas plu depuis presque 2 mois. On n'a jamais vu ça » , poursuit-il.

Les plus démunis sont les plus touchés par les feux de forêts.

D’ailleurs, « ce sont les plus pauvres qui souffrent le plus des incendies » déclare Francisco Tello. Vivant en périphérie des villes, qui ne font que de s’élargir aux abords des plantations de forêts, ce sont eux qui sont le plus exposés lorsqu'un incendie se déclare.

De plus, les espaces ruraux de la partie centre sud du pays, particulièrement affectés par les incendies, sont majoritairement peuplés par les indigènes. L’eau se raréfie de plus en plus dans ces régions, en raison de l’extension des plantations, ce qui constitue un problème supplémentaire. Pour le chercheur, « l'appauvrissement, la ségrégation et la dérégulation des compagnies forestières sont les principales sources des effets négatifs des incendies sur l’Homme.»

De même, plusieurs études montrent que les incendies peuvent avoir des impacts psychologiques et communautaires. « La mort d’un membre d’une famille, des dommages matériels, la perte d’emploi ou la destruction d'un déplacement communautaire sont choses courantes lorsqu’un feu se déclare » , souligne Francisco Tello.

Selon l’organisation nationale forestière, 99,7% des incendies sont causés par l’activité humaine.

L'inaction des politiques gouvernementales.

Malheureusement, le gouvernement chilien n’enquête pas assez sur l’origine des incendies. C’est plutôt les institutions privées et publiques qui s’en occupent. L’État se contente simplement de financer leur recherche et de lutter contre les incendies. « Mais la population estime que l’aide arrive généralement beaucoup trop tard et reste insuffisante », explique Francisco Tello.

Par ailleurs, la question forestière est un véritable tabou dans lequel la société chilienne semble s’enliser. « Le problème est que, lorsqu’il y a un débat public pour modifier  certaines fois forestières, comme l'éradication des plantations d'espèces très inflammables, tous les lobbys forestiers bloquent immédiatement toute réforme. Leur commerce est beaucoup trop important » , continue le chercheur.

Face à l’inaction des politiques gouvernementales, la WWF s’est engagée à créer à Valdivia un réseau de conservation forestière afin d’encourager la gestion durable des forêts originelles. De plus, la WWF collabore avec les compagnies locales d’exploitation du bois afin d’établir des zones protégées dans les forêts.

Du côté des indigènes, ces derniers essayent de retrouver leurs terres, dérobées majoritairement sous le gouvernement de Pinochet. Leurs actions sont souvent violentes, parfois considérées comme “terroristes” par certains élus. C’est le cas d’Alberto Curamil, chef traditionnel de la communauté des Mapuches. Toute sa vie, il a combattu les compagnies forestières afin de défendre et protéger l’environnement à Curacautin, dans la région Mapuche d'Araucanie.

Accusé d’avoir attaqué un fonds d’indemnisation en avril 2018, il sera finalement acquitté le 17 décembre 2019 lors de son procès. Sa détention provisoire semble avoir permis l’ouverture de plusieurs projets hydrauliques, auxquels s’oppose farouchement ce défenseur de l’environnement.

Après les incendies de 2017, plusieurs enquêtes ont été présentées au Ministère Public du Chili. Les organisations telles que le réseau Red por la Defensa de los Territorios et l’Observatorio Latinoamericano de Conflictos Ambientales (OLCA) démontrent la complicité des compagnies dans ces crimes forestiers. Pourtant, les procédures judiciaires n’aboutissent pas. Le gouvernement minimise systématiquement l’implication des entreprises forestières dans les incendies et préfère criminaliser les communautés autochtones Mapuches. Depuis l’assassinat d’Allende jusqu’à aujourd’hui, les mêmes causes auront produit les mêmes effets.