GARDE LA PÊCHE

Yann Houët a 53 ans. Ancien matelot devenu patron armateur de son propre bateau de pêcheur, il travaille à Quiberville-Sur-Mer, sur la côte normande. Son métier est menacé par la compétitivité des gros chalutiers industriels et du réchauffement climatique. Rencontre avec ce travailleur de la mer.

Bulots, araignées, sols, quelques roussettes : au milieu de filets et de casiers, Yann dépose sa marée du jour. Depuis 33 ans, ce pêcheur artisanal travaille sur le littoral normand, à Quiberville-sur-mer. Autrefois matelot, il possède maintenant son propre bateau, avec un équipage de quatre personnes. Deux hommes, dont un resté à terre, récupèrent la marchandise et la nettoient avant de la donner à Christine, la femme de Yann. Elle la vendra sur le marché du matin. Un rituel quotidien que le couple opère depuis plusieurs années.

En 10 ans, son chiffre d'affaires est divisé par deux.

Pourtant, le pêcheur est inquiet : “Cette année, on n'arrive pas à décoller”. Entre mouettes, caisses de poissons et de crustacés, il raconte que les intempéries ont freiné son métier. “Ce n’est pas une question de froid, de pluie ou de neige. Le problème, c’est le vent. Il est bien plus fort qu’avant”.

La pêche étant autorisée du 15 mars au 31 décembre, Yann n’est parti en mer qu’une quinzaine de fois depuis le début de l’année. “La météo est tellement instable que le vent se lève à n’importe quel moment de la journée. Mon bateau ne fait que 9 mètres, il ne peut pas défier une mer déchaînée”. Il y a encore une décennie, le pêcheur de quiberville pouvait partir en mer pendant 40 jours sans interruption. “Maintenant, si j’arrive à dépasser les 10 jours, c’est un miracle”, affirme-t-il.

Résultat ? Son chiffre d'affaires est divisé par deux en l’espace de 10 ans. Pour cela, il a privilégié la pêche du bulots, en casier, plus facile d’accès. Cependant, l’année dernière, en pleine saison estivale, la canicule a réchauffé la mer et le bulot s’est fait rare. Son prix, encriée, est alors passé de 2,50 € à 4,20 € le kilo.

D’autres espèces, comme la morue ou le cabillaud, ont même disparu des côtes normandes. “On s’adapte avec ce qu’on a, le réchauffement de l’eau a fait proliférer les araignées de mer. On en prend plus, mais elles détruisent nos filets de pêche”. Comme de nombreux métiers artisanaux, celui de Yann est menacé au profit d’entreprises capitalistes raclant le fond de l'océan. Récemment, un plan de la Commission Européenne visait à interdire le chalutage de fond des aires marines protégées. Une réforme pourtant intéressante de prime abord, mais pénalisante.

Ces zones protégées se trouvent le plus souvent au large des côtes, ce qui menace la pêche artisanale. “Nous sommes directement concernés par cette loi puisque nos bateaux ne peuvent pas aller au-delà de 10 km de la côte. Par contre les gros bateaux industriels continuent de pêcher en pleine mer tout ce qu’ils veulent. Et là, le gouvernement ne fait rien”. Effectivement, le deuxième plus gros chalutier au monde, le “Margiris”, vogue dans la Manche et ne subit aucune restriction. Pêchant sous quotas, il dilapide toutes les réserves de poissons, à tel point que des pays comme l’Australie, le Chili ou l'Irlande l’ont banni de leur zone maritime.

“Il faudrait que le pêcheur disparaisse”

Si aucune mesure gouvernementale n’est prise, le poisson pourrait se faire rare et disparaître de nos assiettes. Baptiste, matelot, travaille pour Yann depuis deux ans. Auparavant, il était pêcheur sur un gros chalutier à Boulogne-sur-Mer. Il n’y est resté que quatre mois, tellement la cadence était intense : “Sur ces bateaux-là, tu pars en mer pendant 10 jours toutes les quatre marées”. Autrement dit, il partait 20 jours par mois en pleine mer. “J’avais plus le temps de voir ma fille, c’était insupportable”. Pour rien au monde, Baptiste ne retournerait travailler avec ces chalutiers. Véritable “bateaux-usines”, il n'hésite pas à mettre en garde quant à la nécessité de développer une pêche durable. “Personne ne respecte les quotas, il y a rarement des contrôles. Honnêtement, j’aime mon métier mais si on veut préserver les poissons, il faudrait que le pêcheur disparaisse, le temps de laisser les espèces se reproduire”. Pour couronner le tout, la construction d’un parc éolien à 16 km au large de Dieppe, la plus grande ville sur la côte, risque de détruire les fonds marins quant à leur forage. Le projet, dont la mise en service est prévue fin 2023, inquiète Yann. “Déjà qu’il n’y a pas assez de poissons, ça ne va pas aller mieux”, soupire le patron armateur. Dieppe se situant à moins de 20 km de Quiberville, sa zone de pêche sera inévitablement touchée par le nouveau parc éolien.

Yann ne sait pas comment l’avenir s'opérera, mais il ne baissera pas les bras. Il explique avoir plusieurs fois connu des moments difficiles dans sa carrière. En septembre 2011, six mois après avoir acheté son bateau, un incendie survint sur son embarcation. Mais il n’a pas abandonné pour autant : “Dès novembre, j’étais de retour en mer, j’ai jamais lâché. J’ai même fait une très bonne fin d’année”.

Président d’un collectif de pêcheurs, Yann espère avoir une relève lorsqu’il partira à la retraite. Mais les intempéries, le réchauffement climatique, le délaissement social font que le métier de Yann est en perdition. Lorsqu’il est arrivé à Quiberville en 1990, ils étaient onze bateaux de pêcheurs artisanaux. Ils ne sont maintenant que trois. “Les plus jeunes préfèrent travailler sur les gros chalutiers, car ils gagnent plus d’argent.” Contrairement à Yann qui ne vend sa marchandise qu'à de fidèles clients, les chalutiers travaillent avec la restauration, les supermarchés et ont même une clientèle internationale.

Toutefois, depuis quelques mois, tout le surplus de Yann va directement à la Poiscaille, une application qui permet d’avoir du poisson frais des pêcheurs locaux. Une bonne manière de se tourner vers l'avenir et de revaloriser l’artisanat maritime.